Molière, Dom Juan, Act I scène 1

 

Objet d’Etude : Le théâtre : texte et représentation

 

Séquence 5 : Dom Juan de Molière

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Texte 1 : Molière, Act I scène 1-

I. Une scène d’exposition

1) Un éloge paradoxal

2) Une scène pour exposer la situation

3) Le portrait de Dom Juan

II. L’inscription de la pièce dans une idéologie

1) Libertinage et matérialisme

2) L’imitation inavouée du valet

3) La critique implicite de la religion

Le commentaire rédigé :

Introduction

Ce texte est la scène d’exposition de Dom Juan de Molière. Molière, auteur de nombreuses pièces de théâtre au XVII° siècle, est classé parmi les représentants du classicisme. Le classicisme se caractérise par l’importance donnée à la clarté, la raison, la mesure, les codes et la morale, ainsi que l’imitation des Anciens et la fréquente référence à l’Antiquité. Molière choisit de représenter la morale sur scène mais préfère à la tragédie, la comédie, qui permet une critique des mœurs et travers de son temps. Dom Juan, qui est joué pour la première fois en1665, connaît un succès considérable jusqu’à ce qu’il soit secrètement interdit par le roi sous la pression des dévots qui venaient de faire interdire Tartuffe. En effet, cette pièce, qui reprend un sujet à la mode déjà illustré par l’espagnol Tirso de Molina, est une tragi-comédie qui raconte la vie dissolue d’un libertin. Si Molière est considéré comme un classique, Dom Juanest néanmoins une pièce d’un genre hybride, une tragi-comédie, qui fait plus d’une entorse aux règles classiques, ainsi elle refuse la règle des trois unités, est écrite en prose, se finit mal ce qui est contraire au code de la comédie et mélange les registres. De plus, le héros est plutôt un représentant du mouvement baroque, de par son inconstance et ses tromperies, son jeu avec les apparences et sa capacité d’illusionner ceux qui l’entourent.

Nous allons voir que la première scène de l’acte I est bien une scène d’exposition mais qu’elle propose également une vision de la philosophie qui sous-tend la pièce.

I. Une scène d’exposition

Si à plus d’un titre cette scène peut nous surprendre du fait de cette ouverture originale par une tirade faisant un éloge paradoxal, celui du tabac, il n’en est pas moins que cette première scène peut se lire comme un scène d’exposition. En effet, cette scène commence par éveiller la curiosité du lecteur par un éloge paradoxal qui annonce une tonalité comique, elle reprend la traditionnelle discussion entre personnages qui se doivent de présenter la situation et Sganarelle fait le portrait de son maître, en cela il présente le héros.

1) Un éloge paradoxal

La scène s’ouvre donc sur une tirade de Sganarelle, valet du héros, qui va faire l’éloge du tabac. Il reprend ainsi un jeu inventé par les humanistes qui s’amusaient à faire un éloge ironique d’objets qui n’en étaient pas dignes.

Cet éloge place la scène dans un registre comique, et est lui-même comique à plus d’un titre. Il débute avec une référence à la philosophie antique totalement absurde et farfelue, car ce n’est pas un sujet digne de l’intérêt d’un philosophe, d’autant que le tabac n’y était pas consommé. Il s’agit donc pour Sganarelle de se donner un air savant et érudit alors même qu’il invente ses références et trahit par là son manque de culture. Il continue à donner une patine savante à son discours en prenant un ton sentencieux, avec, par exemple, l’emploi de « qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre » et en proposant un discours très construit ayant la forme d’un raisonnement, même si celui-ci est totalement absurde. Il expose donc sa thèse, ses arguments avant d’illustrer par un exemple. Or, la thèse est ridicule (« il n’est rien d’égal au tabac », le tabac est donc un bien), les arguments (« Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à le vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme » repris par « tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent ») sous couvert d’un rapport de conséquence lient ensemble des éléments parfaitement étrangers les uns aux autres. De même, l’exemple utilisé sous forme de question oratoire illustre une pratique mais pas les arguments faisant du tabac un maître de vertu et d’honneur. Il insiste dans son exposé philosophique sur la dimension morale du tabac, qui est soulignée par le champ lexical de la morale (« vertu », « honnête », « honneur », « vertu »), ce qui est risible car la morale et le tabac n’ont rien en commun.

Cet éloge paradoxal est un début de scène d’exposition surprenant néanmoins il introduit le registre comique et aiguise la curiosité du lecteur ou du spectateur.

2) Une scène pour exposer la situation

Le choix de mettre en scène deux personnages pour exposer la situation au début de la pièce n’est, par contre, en rien original. En effet, le dramaturge choisit souvent de débuter sa pièce par une discussion entre un maître et son valet. Ici, Molière préfère susciter la curiosité du spectateur quant au personnage de Dom Juan qui une fois sur scène ne la quittera quasiment plus étant présent dans 23 scènes sur 25. En choisissant, de faire dialoguer deux valets, il permet donc à Sganarelle de faire le portrait de son maître, portait sur lequel nous allons ensuite revenir en détail.

Mais avant de présenter son maître, il s’agit d’exposer la situation, nous apprenons donc par Gusman, le valet de Done Elvire, que celle-ci est partie à la recherche de Dom Juan, qui a disparu après l’avoir épousé : « Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s’est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici ? ». En une tirade, Sganarelle a donc réussi à introduire les personnages principaux, son maître, Dom Juan, Done Elvire, la femme trahie, et son valet, ainsi que lui-même. Cette tirade précise la tonalité de la pièce à la fois comique, ironique et parodique, et nous indique déjà du ton libertaire et polémique que pourra revêtir cette tragi-comédie qui, comme nous allons le voir, se présente comme critique dès la scène d’exposition.

De même, avant de faire le portrait de son maître, Sganarelle nous laisse entendre quel type de vie mène Dom Juan, il reste néanmoins évasif, utilise des euphémismes (« J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là ») comme si ses actions ne pouvaient s’expliquer et même se dire qu’une fois le personnage présenté, sans quoi il serait impossible de comprendre ses actes, c’est du moins ce que laisse entendre : « Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan ». Il ne s’agit donc pas des actes mais de l’homme dont il dresse à cette occasion le portrait.

3) Le portrait de Dom Juan

Le portrait de Dom Juan par son valet est donc mis en relief par la série de questions de Gusman et son incompréhension face à son comportement, qui déjà suscite des questionnements chez le spectateur. La scène d’exposition semble d’ailleurs avoir comme finalité majeure la présentation du libertin qui occupera désormais l’espace scénique. Indirectement, c’est Gusman qui commence à le peindre en mettant en avant son empressement amoureux auprès de sa maîtresse, il apparaît donc d’abord sous les traits d’un amoureux, pour mieux devenir un séducteur dans la description de Sganarelle. Son empressement est souligné par une énumération qu’amplifie la reprise de l’adverbe d’intensité « tant » (« tant d’amour et tant d’impatience témoignée, tant d’hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin, et tant d’emportements »).

C’est ensuite au tour de Sganarelle de présenter Dom Juan, il met, en premier lieu, en avant son impiété par une nouvelle énumération (« le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un démon, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, un pourceau d’Epicure, un vrai Sardanapale »). C’est seulement après cette présentation qu’il peut évoquer ses actes, sa facilité à épouser car cela n’a aucune signification pour lui, comme Sganarelle le souligne en disant que s’il l’avait fallu pour obtenir satisfaction, il l’ « aurait encore épousé [lui], son chien et son chat », car « un mariage ne lui coûte rien à contracter », ce n’est pour lui qu’un moyen de séduire, « c’est un épouseur à toutes mains ». Se dévoile alors l’image du Dom Juan séducteur, manipulateur et volage pour qui toute femme présente un intérêt, quelle que soit sa condition : « dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne » et le nombre infini de ses conquêtes dont les noms seraient « un chapitre à durer jusques au soir ».

II. L’inscription de la pièce dans une philosophie

Cette scène d’exposition si elle remplit bien son rôle malgré une première impression de surprise, a une seconde fonction tout aussi essentielle, moins importante quant à l’intrigue mais capitale quand au message symbolique que véhicule cette tragi-comédie. Cette scène est l’occasion d’inscrire la pièce dans une philosophie et dans une perspective critique. Le personnage de Dom Juan apparaît comme un libertin et connaît une triste fin, ce qui invite à lire Dom Juan comme une critique du libertinage, mais cette œuvre complexe ambiguë ne se contente pas d’un message aussi peu subtile. C’est ce que nous indique cette scène qui défend implicitement libertinage érudit et matérialisme, à travers des références précises dans le discours du valet comme dans le comportement du maître, de même que dans l’attitude du valet et critique implicitement la religion et ses dévots.

1. Libertinage et matérialisme

Comme l’a montré son portrait, Dom Juan est un impie et un libertin. Mais il ne se contente pas d’être un libertin de mœurs, ce à quoi on a trop souvent tendance à réduire le libertinage. Au 17ème siècle, être libertin signifiant avant tout être « rebelle aux croyances », l’association systématique avec un libertinage de mœurs ne sera le fait que du siècle suivant. Lors de l’énumération présentant son maître, il le nomme « pourceau d’Epicure », ce qui au-delà du cliché du libertin, renvoie à une philosophie redécouverte au siècle classique et qui ne se contente pas d’être une morale du plaisir, mais propose une véritable explication rationnelle et matérialiste du monde. En effet, l’épicurisme défendait une conception atomiste du monde, tout ne serait composé que d’atomes et refusait une vision spiritualiste du monde. La pièce est peut-être à lire sous ce signe, et le début de la scène en fournirait un indice. Quand Sganarelle fait référence à « Aristote », il peut simplement s’agir pour lui de passer pour érudit, comme le confirmerait l’exposé qui suit, ainsi que l’expression latine « inter nos », qui montre que Sganarelle cultive une image de lui-même comme de quelqu’un de savant. Or, il peu vraisemblable que dans le contexte de la pièce (cabale des dévots contre lui) Molière ait résisté à la tentation d’une provocation discrète et implicite. Remettre en question la philosophie aristotélicienne, celle que l’on accorde avec le catholicisme, c’est faire signe en direction du matérialisme et de l’épicurisme remis au goût du jour par Gassendi. C’est ce que semblera confirmer la formule cartésienne, « il ne croit qu’en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit », de la scène deux de l’acte trois. Si Molière semble condamner une forme aigue, provocante et impie du libertinage, incarnée par Dom Juan, Molière paraît néanmoins défendre un libertinage érudit, qui refuse de mettre en retrait son sens critique face à la religion.

2. L’imitation inavouée du valet

Sganarelle, dans cette scène, donne autant d’information sur lui-même que sur son maître, et avoue à son insu, que le modèle épicurien le tente plus qu’il ne veut le dire. Tout d’abord, on a vu que c’est par sa bouche que Molière remet en cause la philosophie d’Aristote qui domine tout le moyen-âge.

Sganarelle se présente comme une victime de son maître, comme celui qui subit ses péchés et en souffre, c’est ce sur quoi il insiste à la fin de la scène, lorsqu’il dit « il faut que je lui soit fidèle, en dépit que j’en aie : la crainte en moi fait l’office de zèle, bride mes sentiments et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste ». S’il n’est peut-être pas totalement faux qu’il le craigne, il avoue surtout une obscure fascination pour lui. Sa fascination se lit dans le fait qu’il le présente dans toute sa démesure et ses excès (que confirme l’usage d’une hyperbole : « le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté»), il insiste également sur le fait qu’il est inconnaissable et ne peut être comparé qu’au mal suprême, qu’il surpasse d’ailleurs, puisqu’« il (…) vaudrait bien mieux d’être au diable que d’être à lui »).

De même, il semble l’imiter lorsqu’il emploie un discours savant qu’il maîtrise mal, cherche à se montrer supérieur à Gusman et propose par son éloge paradoxal du tabac, un éloge évident du plaisir, car même s’il prête des vertus morales au tabac, le tabac n’a pour seule finalité le plaisir, sa défense du tabac est donc déjà une défense de la conduite de son maître. D’ailleurs, avant de révéler la personnalité de celui-ci, il tente de le défendre (« Non, c’est qu’il est jeune encore, et qu’il n’a pas le courage… ») et de la cacher avant de la révéler, mais n’est-ce pas une façon pour lui de se protéger car cette scène révèle le double jeu qu’il joue vis-à-vis de son maître, peut-être le joue-t-il avec tout le monde.

3. La critique implicite de la religion

Les dévots viennent de faire interdire Tartuffe lorsque Molière écrit et met en scène Dom Juan, il saisira, bien sûr, cette occasion pour se moquer et critiquer implicitement les instances religieuses, celles-ci ne s’y tromperont pas et feront interdire la pièce en secret, après quelques semaines de succès, ils se serviront de la clôture pascale pour la faire disparaître de l’affiche, elle ne sera plus jouée pendant près de deux cent ans.

Dès l’ouverture, Molière s’en prend à ses éternels ennemis, la Compagnie du saint sacrement. Si l’éloge du tabac parait n’être qu’une parodie burlesque et un choix original pour surprendre le spectateur, il met aussi en lumière un objet de controverse. Le tabac à priser était, en effet, considéré par certains comme un remède mais il était condamné par la Compagnie du saint sacrement, en faire l’éloge est donc s’opposer à eux ostensiblement. De plus, associer les vertus morales prônées par le catholicisme à la prise du tabac est encore une façon de s’en moquer et de les ridiculiser.

Enfin, on peut aussi lire une attaque virulente dans le portrait de Dom Juan, car, par un procédé très usité par les humanistes et les libertins érudits, Molière met sur le même plan les croyances et superstitions et la religion dans son énumération, et dit que son maître ne croit « ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou ». A ce propos, celui qui est censé défendre la religion n’est d’ailleurs autre qu’un valet qui se ridiculise, par sa prétention et son usage de références érudites qui le dépassent et brille par sa lâcheté et son hypocrisie, être défendu par un tel personnage semble déjà une remise en cause, d’autant plus qu’il semble tenter par le modèle de son maître mais que c’est justement à cause de sa peur du « loup-garou » qu’il ne la met pas en pratique.

Conclusion

Cette scène d’exposition fournit les informations nécessaires et attendues aux spectateurs, tout en le surprenant, en le faisant rire et en éveillant sa curiosité à l’endroit du héros. L’éloge paradoxal du tabac permet d’induire un registre comique, proche de la parodie burlesque et de déjouer l’attente du spectateur, même si elle se termine sur un exposé des faits qui le met au fait de la situation. Ensuite, les faits ne pouvant s’expliquer sans connaître la personnalité du maître, cette première scène est l’occasion de dresser un portrait de Dom Juan qui présente autant qu’il intrigue. Plus implicitement, le début de Dom Juan place toute la pièce dans un réseau de références qui en fait une défense du matérialisme et de l’épicurisme même par le biais de Sganarelle, qui ne se sait pas si subtile et une critique de l’éternel ennemi moliéresque, l’hypocrisie dévote.

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